Les cabinets de curiosités, 1re partie

Le nom de ce blogue vient de mon amour du savoir et de ma curiosité pour à peu près tous les sujets que l’on peut imaginer. Je suis historienne de l’art et artiste, j’adore créer avec mes mains et avec mon esprit, je ne peux m’empêcher de chercher la source de toute chose, même si en fait la source est toujours élusive. C’est le trajet de la recherche du savoir qui m’amène un grand plaisir. Comme beaucoup de personnes, j’observe depuis mon enfance mon environnement. Qui n’a pas ramassé une pierre jolie ou étrange, ou un coquillage sur la plage ? Qui n’a pas fouillé dans un vieux sous-sol, garage ou grenier, en espérant y trouver un trésor ? J’aime les objets, les vieilles choses, qui ont toujours quelque chose à nous apprendre ; les objets qui ont des vies et qui ont voyagé avant de se rendre jusqu’à nous.
Les cabinets de curiosités sont aussi les ancêtres de nos musées actuels et en tant qu’historienne de l’art, l’histoire des collections est d’un grand intérêt pour moi. Toutes les nouvelles interprétations que nous faisons aujourd’hui de ces objets, les changements sociaux qui nous font approcher ces objets différemment, les questions éthiques par rapport au collectionnement me passionnent particulièrement.
Dans le contexte du titre du blogue, le cabinet de curiosités représente aussi la curiosité sur tous les sujets sur lesquels on peut s’interroger ; si l’on a la possibilité de le savoir, de l’aborder, n’importe quel sujet peut y être discuté.
C’est pourquoi donc, pour l’inauguration de ce blogue, j’écris une série d’articles sur le phénomène des cabinets de curiosités.
L’origine des cabinets de curiosités
Le cabinet de curiosité chambre des merveilles ou wunderkammer est un type de collection qui apparait à la Renaissance en Europe. Ce sont des collections surtout privées qui en général, veulent comprendre l’ensemble du monde. Le cabinet peut être un petit meuble contenant un assemblage d’objets, à de grandes pièces contenant des multitudes. Ces collections peuvent contenir toutes sortes de curiosités, c’est-à-dire des œuvres d’art, des livres, des minéraux, des fossiles, des animaux exotiques naturalisés, des restes humains, des objets culturels exotiques et des antiquités, entre autres choses. Ces collections tendaient vers l’objectif humaniste de la Renaissance de l’universalité ; de connaitre l’entièreté de la Création. Nous explorerons ici ce phénomène particulier et ses origines profondément humaines.
Les êtres humains, curieux et curieuses depuis toujours
La curiosité est une qualité humaine qui nous pousse depuis des millénaires à chercher à comprendre notre monde. En tant qu’êtres humains, nous sommes aussi depuis toujours fascinés par des objets beaux, étranges ou rares ; par des créations des artistes, locaux ou exotiques et les créations de la nature même. Les plus anciennes sépultures humaines montrent comment nos ancêtres communs accordaient une grande importance aux objets qu’ils considéraient comme précieux. Des tombes des élites aux personnes plus modestes, iels étaient enterrés avec ce qu’iels considéraient comme leur trésor nécessaire pour la vie dans l’au-delà.
Par exemple, des fouilles archéologiques effectuées à Port au Choix à Terre-Neuve ont mis au jour des tombes vieilles d’environ 7000 à 8000 ans, des occupants autochtones du territoire. Ces personnes étaient enterrées avec toutes sortes d’objets, beaux, utiles, symboliques et même magiques, afin de prospérer dans l’au-delà. On trouve dans ces assemblages funéraires des objets de grande qualité et d’une manufacture très fine. Les types d’objets sont variés, on y retrouve des armes, des outils, des bijoux, des peignes, des aiguilles, des pierres semi-précieuses, des coquillages, etc. Plusieurs objets sont décorés de figures géométriques ou animales et d’autres objets semblent avoir été collectionnés pour leur simple beauté ou curiosité, comme les cristaux dans l’image ci-dessous.

En France, une riche tombe celtique datant de 500 avant l’ère commune a révélé la dépouille et le trésor d’une femme de l’élite. Nommée la Dame de Vix pour le village près duquel elle a été trouvée, nous ignorons son statut exact. Était-elle cheffe, princesse ou prêtresse ? Impossible de savoir, mais par sa sépulture il est clair qu’elle faisait partie de l’élite privilégiée de sa région. Celle-ci a d’ailleurs été inhumée sur un char en bois et recouverte de bijoux. Son trésor était constitué d’objets prestigieux à la fois de manufacture locale ou d’origine plus exotique et lointaine. Le torque en or était de manufacture celtique, mais le cratère géant en bronze est un chef-d’œuvre importé de la Grèce. Des poteries grecques peintes s’y trouvent aussi. Les pierres qui sertissent les bijoux portés par la dame proviennent de contrées lointaines comme de l’ambre baltique et du corail méditerranéen. La Dame de Vix, comme d’innombrables personnes avant elle, s’est fait enterrer avec sa collection d’objets précieux et rares.

Les bibliothèques de l'Antiquité, des collections de savoirs
Le fait de collectionner semble très ancien, les premières archives et bibliothèques connues datant de l'époque babylonienne. En effet, les textes en cunéiforme étaient inscrits sur des tablettes d'argile, dont des milliers ont survécu jusqu'à nos jours.

La Chine et la Grèce antiques avaient des bibliothèques, des collections de documents de toutes sortes. Celles-ci n'étaient probablement pas accessibles au grand public, mais à une certaine élite. Ces bibliothèques ou archives contenaient non seulement des documents relatifs à la gestion de l'État, mais aussi des textes religieux, encyclopédiques, de la poésie et des récits fondateurs. La bibliothèque d'Alexandrie est probablement celle qui est la plus connue de l'Antiquité. Située à Alexandrie en Égypte ptolémaïque, elle contenait une grande quantité de textes et recevait des savants et savantes de partout pour les étudier. Il n'est pas clair par contre si le complexe dont faisait partie la grande bibliothèque avait aussi des collections d'objets.
Les Grecs anciens collectionnaient aussi des objets précieux qui étaient donnés en offrandes dans les sanctuaires religieux, afin de plaire aux Dieux et Déesses. Les sanctuaires avaient donc sur leur site des trésoreries attachées à différentes cités. Elles pouvaient contenir des œuvres d'art comme des sculptures, mais aussi des butins de guerre. Les trésors étaient donc dédiés aux divinités patronnes du sanctuaire au nom de la cité. Ces trésoreries sont les ancêtres lointains de nos musées d'États actuels d'ailleurs.

Moins grandiose, mais aussi importants dans l’histoire du collectionnement, se trouve les autels domestiques. De la plus grande Antiquité à nos jours, les gens aménagent des autels personnels ou domestiques afin de protéger leur famille et leur demeure. Cette pratique est présente dans une grande variété de cultures et de religions, mais ce que ces espaces ont en commun est d'exposer une collection d'objets de dévotion de toutes sortes. Par exemple, les autels taoïstes comportent souvent des sculptures de dragons, des poteries et des tentures décorées de paysages; les autels romains pouvaient être de petites alcôves en forme de frontons de temple, décorées de fresques ou de mosaïques représentant des divinités protectrices, ainsi que des statuettes votives et lampes. Les autels catholiques domestiques pouvaient exposer des images des saints, des statuettes et autres objets votifs comme des chandelles, lampions, crucifix et chapelets. En plus des œuvres de fabrication humaine, les autels domestiques reçoivent aussi des offrandes de fleurs, de nourriture, d'eau; des offrandes liées donc, au monde naturel. De ces assemblages d'objets, il est très probable que certains étaient transmis de génération en génération. Bien que la vocation des autels domestiques n'est pas la même qu'une collection comme nous l'entendons aujourd'hui, l'assemblage des objets de l'autel pourrait être considéré comme un type de collection.

Le Moyen Âge en Europe : les collections de l'Église et des monarques
En Europe au Moyen Âge, ce sont surtout les puissant·e·s qui possèdent des collections. Ces collections sont des trésors, contenant des bijoux et des objets précieux, des reliques et des butins de guerre. L'Église et les nombreuses communautés religieuses catholiques gardent des trésors, composés de dons, de commandes, de spoliations. Le Vatican est probablement le plus extravagant de ces exemples, possédant jusqu'à aujourd'hui une collection amassée depuis l'époque impériale romaine.

La Basilique Saint-Denis à Paris contenait avant la Révolution le trésor de la royauté française depuis des siècles. En plus d'artéfacts religieux, la basilique gardait les insignes royaux servant au sacre des monarques, comme les couronnes et les sceptres et autres bijoux. Le trésor, accumulé depuis l'époque carolingienne, comportait aussi des textes précieux, des antiquités romaines (souvent intégrées à des œuvres médiévales) et des reliques d'origines diverses.

Les princes et princesses avaient souvent des collections personnelles d'objets précieux comme des bijoux, des peintures et des manuscrits illuminés. Ces collections étaient bien évidemment privées et pour la satisfaction personnelle de ces élites. Toutefois, plusieurs d'entre eux et elles ont fait vivre des artistes par leurs commandes. Un exemple intéressant est la reine Anne de Bretagne, qui encourageait particulièrement les arts. Elle fit entre autres de nombreuses commandes de manuscrits illuminés (certains qui relatent les évènements de sa propre vie), dont certains ont survécu jusqu'à nos jours. Les illustrations comprises dans les manuscrits d'Anne de Bretagne montre non seulement un intérêt marqué pour la vie religieuse, mais particulièrement pour l'enseignement et la transmission des connaissances aux femmes. Les épisodes choisis pour les illustrations montrent entre autres les évangélistes, l'éducation de la Vierge, l'éducation du Christ, sainte Ursule, épisodes qui sont en lien avec une forme d'éducation. Ceci est particulier, puisque les femmes, même de la noblesse, n'étaient pas nécessairement très éduquées comparativement aux hommes. De plus, les Grandes heures sont aussi une encyclopédie botanique des plantes du jardin de la reine, détaillées par l'artiste avec une minutie quasi photographique. Ce mouvement vers l'accumulation connaissances en dehors des enseignements uniquement religieux annonce donc les grands changements philosophiques, scientifiques et culturels qu'apportera la Renaissance en Europe.

La Renaissance voit naître le cabinet de curiosité
La Renaissance en Europe est pour une conjoncture de raisons, un moment d'effervescence culturelle. Souvent datée à partir de 1492 (pour l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique), elle se propage à différentes vitesses et sous différentes formes selon les régions. Une des caractéristiques majeures de la Renaissance est celle de son orientation humaniste, qui s'éloigne, du moins en partie, de la seule focalisation sur la religion. La redécouverte de vestiges de l'Antiquité gréco-romaine inspire les créateurs et créatrices dans la recherche de nouvelles formes. La recherche scientifique fait des bonds énormes, car les savants et savantes veulent comprendre le monde. On aspire donc à l'époque à atteindre un savoir universel et ceci passe en partie par le catalogage et la classification du monde.
C'est donc dans cet esprit que des savants et savantes bâtissent les premiers cabinets de curiosités. Même si, comme démontré plus tôt, le fait de collectionner des objets divers n'est pas nouveau, le fait de le faire dans une visée scientifique, progressive et même parfois éducative est inédit.









Différents cabinets de curiosités au courant des siècles.
Ceci conclut donc le premier article de la série, le prochain portera sur la nature des cabinets en tant que tel, leur contenus ainsi que les types de personnes qui les possédaient.