Les cabinets de curiosités, 2e partie

Comme nous l'avons vu dans la première partie de cette série, les cabinets de curiosités sont des collections d'objets dignes de curiosité, rares, étranges, beaux, exotiques. Ce qui les différencie des collections précédentes, qui étaient faites pour des raisons religieuses, spirituelles, politiques ou de prestige, c'est leur fonction éducative et scientifique. C'est les débuts des classifications afin de décrire l'entièreté du monde. L'ambition est d'atteindre une certaine universalité dans le contexte de l'Europe à la naissance de la modernité.
Les propriétaires de ces collections sont de façon générale des hommes puissants, des monarques ou de riches aristocrates. Des hommes de science ou de religion font aussi des cabinets de curiosités. Ce sont tous, toutefois, des gens de moyens qui peuvent se permettre ce type de collection et de recherche. Plusieurs de ces collections anciennes existent toujours, du moins en partie, et sont pour la plupart intégrées aux collections de musées nationaux.






Portraits de collectionneurs de curiosités : 1) Archiduc Ferdinand II du Tyrol, 2) Henri II roi de France, 3) Ole Worm (homme de science danois), 4) Ferrante Imperato (apothicaire à Naples), 5) John Tradescant l'Ancien (naturaliste et jardinier Anglais), 6) Athanasius Kircher (prêtre jésuite, savant Allemand, mais situé à Rome pour sa carrière). Source des images Wikimedia Commons.

Types de collections et classification
Les plus anciens cabinets de curiosités semblent avoir été particulièrement composés de spécimens de l'histoire naturelle (naturalia) et d'objets de fabrication humaine (artificialia).
Si l'on observe les catalogues anciens de ces collections, les animaux exotiques naturalisés semblent être les pièces les plus prisées. Les animaux les plus populaires sont des crocodiles, poisson-scie, grands serpents et tortues géantes, mais à peu près tous les types imaginables d'animaux exotiques à l'Europe peuvent s'y retrouver. Les coquillages, les coraux ainsi que des fossiles sont communs. Le monde minéral est aussi représenté, par des différentes pierres et métaux rares ou de forme étrange.
C'est à cette époque que se développent les techniques de naturalisation des animaux, justement pour pouvoir les exposer. Des parties et des squelettes d'animaux sont aussi populaires, comme des bois de cervidés et des dents de narvals. C'est au XVIIe siècle d'ailleurs que l'on prouve enfin que les licornes n'existent pas; que les cornes de licornes des grandes collections princières sont effectivement des dents de narval ! L'on attribue cette démonstration à Ole Worm, un savant et collectionneur danois.

Les artificialias sont surtout des objets de nations lointaines; comme des vêtements, des armes, des outils et des bijoux. Le kayak des Inuit semble avoir été spécialement fascinant pour ces collectionneurs d'ailleurs. Les autres catégories sont les antiquités, surtout gréco-romaines et égyptiennes. Les objets conservés sont souvent des monnaies, des médailles et des statuettes. Les œuvres d'art plus contemporaines font aussi partie à l'occasion de ces collections, comme des peintures, dessins, statuettes et ustensiles de luxe (voir l'image en entête).

La contribution des grandes explorations par les puissances européennes
Le XVIe siècle est le grand moment de l'exploration du monde par la mer pour les navigateurs européens. Les grandes avancées scientifiques et le perfectionnement des navires permettent aux marins d'atteindre des contrées lointaines. Ils parviennent aussi à prouver l'hypothèse de la rotondité de la Terre. Les explorateurs, à la recherche de ressources pour leurs commanditaires royaux, rapportent des spécimens de minéraux, plantes, d'animaux et même... de personnes. L'étalage par les monarques de ces collections provenant de leur colonies lointaines a évidemment aussi une dimension propagandiste ; c'est la démonstration du pouvoir conquérant.
En plus des échantillons provenant du monde naturel, ils rapportent des vêtements, des accessoires et des armes faites par les différents peuples rencontrés. Certains de ces objets autochtones sont les plus anciens conservés à ce jour dans nos musées.

Si certains de ces objets étaient obtenus par échange ou achat, certains étaient volés, saisis ou spoliés. Nous avons généralement peu d'information sur la provenance directe des objets et certains, comme cette coiffe, font l'objet de demandes de rapatriement par leur communauté d'origine. La documentation de l'acquisition des objets anciens est presque toujours inexistante. De plus, ces objets ont pu changer de mains à de nombreuses reprises avant de se retrouver dans un cabinet.
Comme mentionné plus tôt, les cornes de licornes sont extrêmement recherchées par les monarques d'Europe, pour le prestige qu'elles signalent, mais aussi pour leur supposée vertu antipoison. En effet, on croyait en l'existence des licornes jusqu'au XVIIe siècle. Elles étaient tellement convoitées, qu'on les représentait sur des cartes des mondes nouvellement explorés, peut-être comme symbole de l'abondance et des richesses potentielles à exploiter pour les futurs empires colonisateurs. La carte du monde de Pierre Descelier de 1550, sur le détail du Canada, montre en plus d'une possible représentation de Jacques Cartier, des licornes près de Hochelaga.

Des personnes enlevées et exploitées comme curiosité
L'époque des grandes explorations est tragique dans la plupart des cas pour les communautés autochtones visitées par ceux-ci. Si ce n'était pas des combats violents, c'était les maladies transportées par les Européens qui ont dévastés les communautés. La plupart de ces explorateurs ont enlevé des personnes et les ont transportés de force vers l'Europe. Beaucoup de ces personnes sont mortes en chemin et, celles qui ont survécu le voyage sont mortes de maladies en Europe. Lorsqu'elles survivaient, elles étaient exposées à la cour comme curiosité. L'histoire tragique d'un petit garçon Innu, nommé "Petit Canada" par les Français, représente bien ce type d'exploitation. L'enfant, dont on ignore le nom véritable, était à la cour d'Henri IV comme compagnon exotique pour Louis XIII enfant. Petit Canada est tombé malade presque immédiatement et est décédé. Il n'existe malheureusement pas d'image de ce garçon.

Autre exploitation d'une personne comme curiosité vivante est Petrus Gonsalvus, un homme souffrant d’hypertrichose, un syndrome rare génétique qui se manifeste par une pilosité forte répandue sur tout le corps et surtout le visage. Gonsalvus né aux Iles Canaries vers 1537, a été enlevé et gardé à la cour de Parme tel un singe durant son enfance. Il fut donné au roi Henri II de France à l'âge de 10 ans. Il sera éduqué et bien traité, il aura même la permission de se marier. Toutefois, ces personnes ne sont pas vues comme complètement humaines, elles sont des possessions du monarque. Elles peuvent être montrées en spectacle, vendues ou données. Leurs enfants sont aussi probablement des possessions du monarque.
Ces personnes-curiosités sont parfois portraiturées et exposées dans les cabinets de curiosités. Petrus Gonsalvus et sa famille ont été peints d'ailleurs à plusieurs reprises.






Ensemble de portraits des membres de la famille de Petrus Gonsalvus, dont sa fille Togninia (en bas à droite), peinte par une des rares femme peintres de la Renaissance, Lavinia Fontana.
Dans le prochain article, je discuterai de collections encore plus grotesques et éthiquement douteuses. Parfois ridicules et parfois terrifiantes, les collections de monstruosités et de spécimens humains et animaux anormaux conservés, souvent jusqu'à aujourd'hui.